Moi, mes amours d’antan…

 

 

Les Passagers du déluge

 

« Il pleuvait fort sur la grand-route… »

(Le parapluie, Georges Brassens)

 

 

À vingt ans,

ayant trop fréquenté l’école buissonnière,

je ne savais compter que sur un doigt :

le pouce

qui m’aurait emmené jusqu’au bout du monde…

 

Mais ce jour-là,

ce jour bien arrosé,

ce jour bénit,

je restais désespérément au bord du chemin.

 

En trombe, tombait la pluie ;

en trombe, passaient les voitures,

interminablement.

 

Trempé, ruisselant,

dégouttant,

je ne pouvais pas même prétendre

à la place du mort.

 

La journée allait bientôt s’écouler,

et l’auto-stoppeur avec elle,

– dissous, liquéfié –,

jusqu’au caniveau.

 

En dernier recours,

j’interpellai, j’implorai les cieux

pour qu’il m’arrivât quelqu’un :

j’espérais Grouchy,

ce fut Blücher !

 

Non pas un automobiliste

– Saint Christophe, mon sauveur –,

mais un piéton, un pèlerin

en pèlerine,

caparaçonné,

encapuchonné,

« écharpé »,

qui m’arrivait par l’ouest,

comme le mauvais temps :

un auto-stoppeur, un concurrent !

Une nouvelle demande, quand il n’y avait pas d’offre !

 

Au bord de l’affrontement,

je m’apprêtais à hurler à l’intrus :

« Prenez la queue comme tout le monde ! »

S’il cherchait à me passer devant,

je n’hésiterais pas à l’étrangler avec mon k-way…

Mais sagement, le passager de la pluie

alla se placer derrière moi.

 

Nous partagions le même nuage.

Pour autant, ça ne faisait pas

moins d’eau pour chacun.

 

Un auto-stoppeur de plus ou de moins,

la pluie ne s’en souciait guère,

pas plus que les automobilistes

qui continuait de tomber

qui continuaient de passer,

imperturbablement.

 

Le temps ne voulant pas se mettre au sec,

les automobilistes ne voulant pas se mouiller…

ce bas-côté

serait ma dernière demeure.

 

Sans plus attendre un coup de pouce du destin,

il me fallait déclencher quelque chose :

cesser d’écouter la pluie,

– la contredire.

Forcer la chance à tout prix !

 

J’étais au bord de l’irrémédiable,

déterminé,

pour conjurer le mauvais sort,

à tenter même le diable,

à m’allonger sur la chaussée :

« Si tu ne viens pas à l’auto-stoppeur,

l’auto-stoppeur ira à toi ! »

 

Une rencontre passagère

C’est alors que l’auto-stoppeur est venu à moi.

Je me suis dit : « Cela n’augure rien de bon…

Il va me demander une cigarette

(je ne fume pas),

du feu

(la pluie a tout éteint) …

 

Il pourrait exhiber la carte Privilège

(réservée aux Pouces d’or)

pour me passer devant,

ou la carte d’auto-stoppeur prioritaire

(station debout pénible)

pour les personnes en perte d’autonomie. »

 

Mais moi-même,

cloué dans ce fossé,

depuis la nuit des mauvais temps…

ne serais-je pas en perte d’autonomie ?

 

La voix de l’auto-stoppeur

étouffée par son cache-nez,

amortie par ma capuche

me parvint comme elle plut :

il souhaitait se joindre à moi.

 

Un bonhomme de pluie s’unissant

pour le pire

à un autre bonhomme de pluie,

se réchauffant à ses frissons…

 

Bien que l’idée ne me plût guère

(là où il n’y avait pas place pour un,

il y en aurait encore moins pour deux),

j’acceptai mon nouvel ami.

 

Je ne pouvais pas décemment

refuser une hospitalité de fortune

à ce compagnon de misère.

Et puis, on pouvait bien s’entraider,

entre voisins.

 

Ainsi,

plantés comme deux gardes suisses

(il pleuvait des hallebardes),

nous voilà parlant sous la pluie

(« Talkin’ in the rain »),

elle et moi

(car mon coauto-stoppeur emmitouflé,

– les yeux dans les yeux –,

était une femme !).

 

Nous voilà parlant de la pluie et du mauvais temps…

puis, peu à peu,

ayant brisé l’eau,

nous ouvrant l’un à l’autre

comme deux fleurs au soleil.

 

Le temps passait,

qu’on ne voyait pas

qu’on ne voyait plus,

– le bon temps, assurément –,

puisque le mauvais ne passait pas.

 

En tête à tête,

capuche contre capuche,

bouche contre oreille,

les mots dans les mots,

nous avions oublié

notre destination.

 

Un utilitaire

 

Quand soudain une automobile échouée à nos pieds

vint troubler notre concert.

C’était un utilitaire

qui venait nous sauver

du déluge.

 

Le conducteur,

le maître à bord,

me rappelait une antique connaissance :

lui et Noé se ressemblaient

comme deux gouttes de pluie.

 

Il nous pria de nous installer à l’arrière,

face à face,

sur les passages de roue.

C’était contrevenir au code de la route,

mais au déluge comme au déluge !

 

Pas d’autruches, pas de girafes,

pas le moindre éléphant,

nous étions le premier couple dans l’arche.

Cela m’arrangeait bien :

j’aimais cette intimité,

et puis, en présence d’une assemblée d’animaux,

j’aurais été contraint à de fastidieuses présentations.

 

La passagère de la pluie entreprit de se débarrasser

de ses vêtements gorgés d’eau.

Je fis de même.

 

Plus elle se dévêtait,

plus elle devenait vulnérable,

plus elle me dévoilait sa beauté.

« Belle, sans ornements, dans le simple refuge,

D’une beauté qu’on vient d’arracher au déluge*. »

 

Pour la femme, c’était entendu,

Noé, le préposé aux « accouplements »,

ne pouvait pas mieux choisir.

Pour l’homme, j’étais dubitatif :

le patriarche ne m’avait pas bien regardé,

sous mon déguisement de bonhomme de pluie.

 

Je remerciai le ciel pour ce cadeau inestimable,

pour cette bénédiction.

Elle pour moi tout seul,

moi, seulement,

pour elle.

 

J’avais vécu l’enfer,

je vivais le paradis.

 

Mais vrai, la belle était trop belle,

trop avenante,

trop complaisante

pour être vraie.

 

Je ne cessais de lui parler

comme pour maintenir mon rêve éveillé.

 

En espérer plus,

c’eût été tirer des plans

sur l’arc-en-ciel.

 

Je savais pourtant (par un vieil ami)

une histoire vécue qui finissait bien :

« Sous le jupon de la pauvre Hélène,

Sous son jupon trempé,

Moi j’ai trouvé des jambes de reine

Et je les ai gardées**. »

 

Aussitôt après que l’idée du Déluge se fut rassise***

 

La Chance, elle peut vous sourire,

mais ça ne va jamais plus loin.

Hélas, la pluie, inopinément,

la pluie

s’est apaisée.

 

Ce n’était pas le déluge,

rien qu’un gros orage.

Nulle arche de Noé,

mais une simple fourgonnette ;

pas de couple élu,

seulement deux auto-stoppeurs qui se rhabillaient

pour reprendre chacun sa route.

 

« Mais bêtement, même en orage,

Les routes vont vers des pays****… »

 

Elle descendait à la prochaine.

Cette fin ne me convenait pas :

je ne voulais à aucun prix laisser se tarir notre histoire.

Au moins qu’on se quitte bons amoureux !

 

Avec une audace qui me surprit,

tandis qu’elle ouvrait la portière,

je lui demandai son adresse

(le téléphone portable était encore un luxe).

Elle la griffonna de bonne grâce

sur un bout de papier détrempé

qu’elle me remit avec un sourire engageant :

le sourire de mon meilleur espoir féminin.

 

Épilogue

 

De l’eau avait coulé sur les routes.

Tranquille, bienheureux,

je retardais délicieusement le moment de retrouver,

de redécouvrir la passagère de la pluie.

 

Laissant passer et repasser l’orage,

je revoyais l’autostoppeuse tombée des nues,

ses yeux doux et humides

– avec des éclaircies…

 

J’attendais le bon moment – le dernier –,

pour abattre ma carte maîtresse,

couchée sur un morceau de papier :

l’adresse de la dulcinée.

 

Je me décidai finalement à déplier le morceau de papier.

Ô surprise ! La bien-aimée lointaine habitait

à quelques pas de mon domicile !

Le bonheur était si proche !…

 

Pourtant,

je ne devais jamais franchir

les pas.

 

« Vrai, elle était si jolie,

Si fraîche épanouie,

Et tu ne l’as pas cueillie***** ? »

 

Vexé par ma dérobade,

Cupidon ne me décocha plus aucune flèche… 

 

Péril en la demeure

 

Cet amour inaccessible

– que, chevalier errant,

par tous les temps, au long des routes,

je poursuivais inlassablement –,

je l’avais trouvé à ma porte.

 

Je fus tenté de sauter le pas.

C’eût été rompre le charme.

 

Un amour « à demeure »

n’est pas la fin’amor.

J’ai déménagé.

– pris mes distances,

pour éloigner l’Inaccessible.

 

Après vous, ma Dame,

je vous en prie,

après vous

– bien après vous.

Longtemps après vous…

 

Par courtoisie, j’ai laissé passer la Chance.

 

Abel Castel

09 11 2025

 

 

« Oisive jeunesse

À tout asservie,

Par délicatesse

J’ai perdu ma vie.

Ah ! Que le temps vienne

Où les cœurs s’éprennent. »

(Chanson de la plus haute tour, Derniers vers, Arthur Rimbaud)

 

* D’après Britannicus (Jean Racine)

** D’après Les Sabots d’Hélène (Georges Brassens)

*** Après le déluge, Les Illuminations (Arthur Rimbaud)

**** Le Parapluie (Georges Brassens)

***** Trois Petites Notes de musique (Henri Colpi, Georges Delerue)