« CHÈRE MARAINNE »
OU LE DÉGOÛT DES AUTRES
Portrait flatteur
Ma marraine n’était pas la plus belle des marraines.
Elle était disgracieuse, informe,
– ingrate (et n’ayant jamais quitté l’âge ingrat).
Ma volumineuse, mon encombrante marraine…
Elle prenait tant de place qu’elle m’a toujours dérobé mon parrain que je n’ai jamais fait qu’entrevoir (on me l’a décrit comme un petit homme chétif et malin).
Marraine ne connaissait qu’un seul air – un air qui ne se fredonne pas : l’air sévère.
Pour elle, le sourire était suspect et le rire coupable.
Marraine : un remède contre l’humour.
Genèse
Parrain et marraine, enfants de l’Assistance publique, avaient reçu jadis « l’assistance sociale » de ma mère qui les avait guidés pour traverser une mauvaise passe.
Reconnaissants, ils avaient tenu à ce que je devienne leur filleul (c’était peu après ma naissance, on ne prit pas la peine de me consulter).
Pour le baptême (là non plus, je n’eus pas voix au chapitre), ils m’offrirent une magnifique timbale, un peu comme celle que mon grand frère avait reçue.
Mais ma timbale ne faisait pas le poids, celle de mon frère était en argent, la mienne était en toc. C’est alors que j’allais vers mes trente-six ans que je me suis aperçu de la supercherie : on ne m’abuse pas facilement.
Montés à Paris, parrain et marraine avaient réussi, à la force du front, à la sueur du poignet, à se faire une place au soleil.
Ils étaient devenus propriétaires, dans le 15e (j’ai changé l’arrondissement pour égarer les recherches), d’un hôtel-restaurant qui ne désemplissait pas.
La nourriture n’était pas très recherchée (on la trouvait facilement, ce qui est toujours utile quand on est pressé), mais sans faire des heureux, elle faisait des rassasiés.
Les chambres étaient copieusement louées, deux ou trois fois dans la journée (là aussi, on remettait le couvert).
Régulièrement et instamment invités, nous sommes finalement montés à Paris (maman, mon frère et moi) … et redescendus dans l’hôtel de parrain et marraine.
Connaissant la fréquentation de l’établissement (s’il est des hôtels borgnes, celui-là devait être aveugle), notre mère courage (assistante sanitaire et sociale) nous a fait patienter dans le couloir, tandis qu’elle entrait seule dans la chambre. Après avoir désamorcé les préservatifs usagés, désinfecté les sanitaires, retourné les matelas et changé les draps, ayant sécurisé la zone, elle nous a enfin ouvert la porte…
Les repas, nous les prenions en terrasse, toujours installés à la même table – la plus proche du caniveau…
On évitait de s’attarder à l’hôtel le matin ou de rentrer trop tôt le soir pour ne pas percevoir ces bruits inquiétants que notre mère voulait nous épargner : ce vieil immeuble craquait, couinait et gémissait horriblement, comme s’il allait s’effondrer…
Marraine nous gâtait pour Noël : elle recyclait les somptueux cadeaux (échantillons gratuits, exemplaires de démonstration…) qu’elle avait reçus des commerciaux qui fréquentaient l’hôtel.
Parfois ça tombait bien, c’était un Meccano, une voiture téléguidée…
Parfois ça tombait moins bien, c’était un sèche-cheveux, un grille-pain, un kit de dépistage du cancer colorectal…
Mais nous étions toujours curieux et impatients d’ouvrir les colis.
En échange, il nous était demandé d’écrire une fois par mois à parrain et marraine.
La corvée m’était plus insupportable même que le fastidieux passage obligé par le confessionnal (là encore, je n’avais pas voix au chapitre) : je trouvai toujours un ou deux os à ronger à jeter en pâture au curé qui faisait semblant de s’en délecter…
Tandis que parrain et marraine ne m’inspiraient définitivement pas. Déjà, je n’ai jamais su ce qu’elle prenait vraiment, marraine :
un r ou deux r ? Un n ou deux n ? Elle-même ne le savait pas et ne semblait pas s’en émouvoir.
Je me contentais finalement d’évoquer la pluie et le mauvais temps… en écrivant très gros sur une petite feuille. Pour finir de remplir la feuille, il m’arrivait de refourguer les péchés que j’avais naguère servis au curé (une pratique écologique avant le mot, que l’on qualifierait aujourd’hui de « recyclage des péchés »)
La collectionneuse
Tandis que son époux collectionnait les rencontres… dans l’escalier de l’hôtel, marraine un jour s’est mise à collectionner les timbres, entichement aussi soudain qu’extravagant.
C’est ainsi qu’elle m’a incité à commencer moi-même une collection, me promettant de l’alimenter régulièrement des timbres nouvellement parus.
Soucieux de ne pas la contrarier, je me suis « prêté à sa belle folie* ».
J’ai enrichi peu à peu mon album, essentiellement avec les timbres que je recevais de Paris.
Mon album une fois bien rempli, je l’ai vidé (hygiène du collectionneur) en cédant son contenu pour une vingtaine d’euros à un philatéliste bien plus timbré que moi.
Hélas, marraine un jour nous a rendu une visite impromptue.
Elle a demandé à voir mes timbres (c’est vrai qu’elle avait assez payé pour voir).
Sur la sellette, je lui ai avoué que je les avais confiés (conscient de ma carence éducative) à un authentique philatéliste qui saurait mieux les entourer, les choyer. Ils étaient certainement plus épanouis à présent : c’était bien là l’essentiel.
Je lui montrai les enveloppes premier jour que j’avais conservées (je les détiens toujours, si quelqu’un est intéressé ? …) et auxquelles je jurai de me consacrer corps et âme désormais, mais cela n’apaisa pas le courroux de la commère.
Depuis ce jour funeste, m’ayant condamné sans appel pour abandon de timbres (des timbres premier jour, des nouveau-nés !), ma sévère marraine ne m’en adressa plus un seul.
Elle continua cependant d’enrichir la collection d’une jeune fille de mon âge, exilée dans le Sud, qu’elle considérait comme sa deuxième filleule, et avec laquelle, jusque-là, je partageais ses faveurs.
Ainsi, malgré mon authenticité avérée, consacrée, elle m’évinça de sa collection de filleuls.
J’en ai voulu à marraine de m’avoir radicalement sanctionné, de m’avoir comme débaptisé – simplement pour m’être débarrassé de quelques bouts de papier trop collants.
En représailles, j’allais jusqu’à envisager de lui rendre sa timbale en toc massif et tous ses cadeaux Bonux…
Marraine un jour s’est retrouvée seule (le vieux couple goûtait alors une retraite bien gagnée).
On a eu beau chercher autour d’elle, et jusque dans ses replis adipeux, il avait entredisparu, le parrain.
On l’a retrouvé dans un escalier (fréquenté comme celui de l’hôtel), son exutoire, sa cour de récréation à lui.
Quelqu’un avait sifflé la fin de la récré.
Ayant vendu l’hôtel, son appartement parisien, rempli ses bas de laine et ses culottes en coton XXL (les « visiteuses du jour » payaient cash), c’est fortune faite que Marraine est descendue dans le Sud, où l’entourage de sa filleule suppléante lui faisait les yeux doux.
Plutôt que de venir par chez nous, dégouliner des jours heureux, elle avait choisi de prendre une retraite dorée, cuisante, dans « un pays imbécile où jamais il ne pleut** » …
Nous avons reçu un faire-part de décès – tardivement : la mort remontait déjà…
Marraine a retrouvé parrain au paradis… avec l’aide d’un détective privé ! Pauvre parrain, il pensait avoir gagné la tranquillité pour les siècles des siècles…
L’héritage
Marraine n’ayant pas de descendance, pas d’héritier, laissant un patrimoine de plusieurs millions d’euros, on pouvait espérer que, prise d’un remords tardif, repentante de la dernière heure, elle couchât in extremis sur son testament ce filleul qu’elle avait porté sur les fonts baptismaux.
En concédant 60 % à l’état (qui les vaut bien), 20 % à la filleule de secours, j’aurais pu prétendre, au bas mot, à un coquet million d’euros.
J’aurais reçu l’appel d’un clerc de notaire m’annonçant ma bonne fortune, comme une diseuse de bonne aventure.
Et à moi, la vie à volonté ! La Grande vie! La vie rêvée des gens : les folles excursions en autocar, le camping deux étoiles – avec l’emplacement recherché, à proximité des toilettes, le tour du lac en pédalo (réservé toute une matinée), le merguez-frites à la buvette, la promenade hygiénique (incontournable), le thé dansant à l’heure du thé, et le soir, en apothéose, le traditionnel loto à la salle polyvalente Pierre Bachelet !
Mais rien ! Une fin de non-recevoir, une fin de non-hériter.
J’étais ruiné !
En fin de compte, les vingt euros de ma collection de timbres m’avaient privé d’un bon million d’euros. Ce qui s’appelle payer le prix fort !!
À l’heure du bilan, je n’ai qu’un seul regret : j’aurais aimé pouvoir lui dire, à ma chère marraine, tandis qu’elle me portait, nouveau-né, sur les fonts baptismaux : « Descends-moi de là immédiatement !! » Elle m’aurait posé par terre… « Aussi sec », j’aurais planté la cérémonie, séché le baptême en prenant mes quatre pattes à mon cou…
Et tout ce qui est arrivé ne serait jamais parti…
À table (De l’infection culinaire)
J’aurais évité les lettres à marraine, les timbres de marraine, les chambres de marraine, et surtout, la table commune avec marraine, quand elle me convoquait à déjeuner, tandis que je séjournais seul à Paris.
Ce traumatisme de ma jeunesse qui jamais ne s’effacera…
Se mettre à table avec marraine, ce n’était pas passer aux aveux, mais subir un véritable supplice.
Marraine ne faisait qu’une bouchée de toute son assiettée, puis, sans cesser d’alimenter la conversation, elle commençait à mâcher, à mastiquer, à ruminer opiniâtrement, roulant des yeux, la bouche grande ouverte.
On distinguait, comme par le hublot d’une machine à laver, les aliments emportés dans le tourbillon, le bol alimentaire en formation serrée.
Parfois, le dentier lui-même était pris dans la ronde infernale. Très souple des gencives, virtuose de la langue, marraine parvenait, au prix d’atroces grimaces, à le rétablir sur son socle.
Il faut dire que le dentier flottait (comme on flotte dans des vêtements trop grands) dans la bouche de marraine. Ce n’était pas du sur-mesure, juste du prêt-à-porter, et pas vraiment sa pointure.
Ce dentier émoussé (il avait des heures de mastication au compteur), elle l’avait confisqué d’autorité à un misérable, un sans-dent, en se justifiant impudemment : « Vu le peu que tu manges, tu n’en as pas besoin ! »
Aussi mal outillée, elle venait pourtant à bout, quotidiennement, de chaque repas.
C’est dire si elle connaissait, marraine, la meilleure façon de mâcher !
Mais le moment critique, à table avec marraine, ce n’était pas le « lavage », c’était quand elle passait à la vitesse supérieure, quand elle basculait sur « essorage » !
Marraine, les yeux révulsés, battant des oreilles, se mettait alors à trembler de toute sa carcasse, de toute sa graisse, à 900 tours par minute.
Las d’être aussi furieusement secoués dans le « tambour » de marraine, les aliments pointaient dangereusement le bout de leur nez au « hublot » toujours ouvert.
Inéluctablement, en cette fin de cycle, une formidable explosion éparpillait le bol alimentaire « façon puzzle ».
Marraine décorait la table, selon son goût.
Mais pas seulement la table, mon assiette aussi, car je ne perdais pas une miette du spectacle.
On aurait dit que marraine, qui aurait tant voulu être un oiseau (on sait bien telle grenouille qui voulait se faire plus grosse qu’un bœuf), ingurgitait et régurgitait la nourriture pour son oisillon.
Elle me mâchait la mastication.
Comme la maman veillant sur sa progéniture, observant alors mon assiette copieusement regarnie par ses soins, elle ne manquait pas de me faire remarquer :
« Tu n’as pas fini ? Il faut tout manger ! »
Avant qu’elle n’entame le « Tu n’aimes pas ? Tu vas me vexer ! », il me fallait trouver absolument une échappatoire.
Sous la table ? Impossible ! Complet ! Marraine n’ayant jamais vu un balai, des montagnes de nourriture s’y étaient accumulées : les reliefs du repas.
Les water-closets ? Improbable. Marraine était économe (c’était là son moindre défaut) : elle ne tirait la chasse d’eau que le premier de chaque mois. Passé le début du mois, les W.-C. étaient bien trop occupés pour espérer s’y délester.
J’ai finalement trouvé un artifice : en toute saison, je débarquais flottant dans de larges bottes de pêcheur. Je repartais lesté d’un bon kilogramme de boëtte ; il n’aurait pas fallu que je tombe à l’eau.
Pages 1-11 /14
Abel Castel
09 2025